Qu’est-ce qu’un bon morceau de rap ?
Dans l’épisode précédent, nous avons passé Génération sacrifiée de Rohff au crible des 5 Forces de Rap Brown. Verdict : C’est une véritable tuerie. Le son frappe, donne de la matière à penser et possède cette qualité rare que l’on reconnaît aux grands titres : quelque chose d’intemporel. Un problème se pose. J’aime ce morceau, très bien. Mais est-ce parce qu’un morceau me plaît qu’il est bon ? Autrement dit : le plaisir que j’éprouve à l’écouter suffit-il à en faire un bon morceau de rap ?

La question paraît presque idiote. Elle touche pourtant à l’un des problèmes les plus anciens qui soient : comment distinguer ce qui nous plaît de ce qui est bon ? Car les deux ne vont pas nécessairement de pair. Certaines choses nous procurent un plaisir immédiat tout en nous faisant du mal : l’alcool, le tabac, ou la junk food savent parfaitement flatter nos sens. À l’inverse, ce qui nous fait du bien n’est pas toujours agréable sur le moment.

Pourquoi en irait-il autrement avec la musique ? Un morceau peut nous faire danser, nous arracher un sourire, réveiller un souvenir ou tourner en boucle dans notre tête. Mais le plaisir qu’il nous procure suffit-il à en faire un bon morceau de rap ? Si le « j’aime » ne suffit pas, alors il nous faut autre chose : un critère permettant de dépasser le simple goût personnel sans prétendre transformer l’art en équation mathématique. C’est précisément là qu’intervient un nouvel outil : le diagramme de Jean-Jacques Dessalines.
Ce qui me plaît, ce qui me fait du bien, ce qui est bon
Dès lors qu’on parle de « bon », son opposé s'impose aussitôt : le mauvais. Et derrière cette opposition, en apparence toute simple, se cache une question vieille comme le monde : sur quoi nous fondons-nous pour décider qu’une chose est bonne ? Commençons par distinguer trois notions que nous confondons facilement : ce qui me plaît, ce qui me fait du bien et ce qui est bon.

Ce qui me plaît relève d’abord du plaisir. J’aime le goût d’une boisson, l’odeur d’une cigarette, la saveur d’un plat ou la puissance d’un morceau qui fait trembler les enceintes. Ce plaisir est bien réel, mais il ne nous apprend qu’une chose : l’effet que cette chose produit sur moi. Or, ce qui nous plaît n’est pas nécessairement bon.. Certaines choses nous procurent du plaisir tout en nous étant nuisibles. Le plaisir ne suffit donc pas à définir le bien.
Ce qui me fait du bien introduit un deuxième niveau. Faire du sport, apprendre, travailler, accepter une critique ou renoncer à une mauvaise habitude peut être désagréable sur le moment et pourtant produire des effets bénéfiques à plus long terme. À l’inverse, ce qui procure un plaisir immédiat peut finir par nous coûter cher. L’agréable et le bénéfique ne se confondent donc pas.
Reste une troisième notion : ce qui est bon. Ici, nous quittons progressivement le seul individu. Car lorsque nous qualifions une personne de « bonne », nous ne parlons généralement pas de la quantité de plaisir qu’elle nous procure, mais de ce qu’elle apporte aux autres.

Prenons Nelson Mandela. Militant de l’ANC et adversaire du régime d’apartheid, il passa vingt-sept années en prison avant de devenir président de l’Afrique du Sud. Son héritage public est notamment associé à la réconciliation et à la construction d’une société démocratique multiraciale. Des écoles, des bibliothèques et quantité d’institutions portent aujourd’hui son nom. Pourquoi une telle postérité ? Parce que nous évaluons aussi un individu à partir de ce qu’il laisse derrière lui et de son effet sur la communauté.
À l’autre extrémité, lorsque nous jugeons sévèrement un criminel responsable de souffrances considérables, nous faisons le raisonnement inverse : nous regardons les dommages causés à autrui. Une idée apparaît alors : le bien ne se mesure pas seulement au plaisir ressenti, mais aussi aux conséquences produites.
Nous n’avons évidemment pas résolu en quelques paragraphes plusieurs millénaires de philosophie morale. Il existe bien d’autres manières de penser le bien : l’intention, le devoir, la vertu, la justice, les conséquences… Mais pour analyser le rap, nous devons choisir un critère opératoire. Et celui que nous avons décidé de retenir est simple : l'utilité publique . Plus précisément : qu’est-ce que ce morceau apporte à celui qui l’écoute ?

Du bon individu au bon morceau
Revenons maintenant à Rohff.Génération sacrifiée me plaît. Très bien. Les Forces de Rap Brown peuvent même m’aider à comprendre pourquoi : le flow, la musicalité, la technique, le propos ou l’interprétation peuvent expliquer mon adhésion. Mais aucune de ces observations ne répond complètement à notre nouvelle question : est-ce un bon morceau ? Pour y répondre, nous allons déplacer notre regard. Nous ne demanderons plus seulement : « Qu’est-ce que ce morceau me fait ressentir ? » Nous nous posons alors les questions suivantes: « Que m’apporte ce morceau ? Quelle vision du monde me propose-t-il ? Cette vision est-elle positive ou négative ? » Une émotion ? Une connaissance ? Une représentation du monde ? Une énergie ? Une réflexion ? Une manière de considérer les autres ? Une vision susceptible de m’élever, de ne rien changer… ou au contraire de m’avilir ? C’est ici que se trouve le critère central de notre méthode : la vision proposée par le morceau et les effets qu’elle est susceptible de produire sur son auditeur.
Un morceau de rap n’est pas seulement une suite de sons agréablement agencés. C’est aussi une parole. Et une parole transporte nécessairement quelque chose : une représentation de soi, des autres, de l’argent, de l’amour, de la violence, du travail, du pouvoir, de la réussite, de l’échec, de la société ou simplement de l’existence.Dès lors, notre question change de nature. Le morceau me plaît-il ? C’est une affaire de goût. Le morceau est-il bien réalisé ? C’est une affaire de maîtrise. Mais qu’apporte-t-il à celui qui l’écoute ? Voilà la question qui va nous permettre d’interroger sa qualité. Encore faut-il pouvoir représenter cette idée simplement.
Pour cela, nous avons dessiné un axe. À une extrémité, une vision qui élève l’auditeur ; à l’autre, une vision qui l’avilit. Entre les deux se trouve tout un territoire de nuances, de contradictions et d’ambiguïtés.
Et puisqu’il fallait bien lui donner un nom, nous l’avons baptisé le diagramme de Jean-Jacques Dessalines.
Le diagramme de Jean-Jacques Dessalines : mode d’emploi
Nous avons donc notre critère : l’utilité publique. Reste maintenant à savoir comment l’observer dans un morceau de rap. C’est précisément la fonction du diagramme de Jean-Jacques Dessalines. Son principe est simple. Il ne cherche pas à mesurer le plaisir que procure un morceau, ni même sa qualité technique. Il cherche à représenter la nature de la vision qu’il transmet à son auditeur.

Autrement dit, la question n’est plus :
« Est-ce que j’aime ce morceau ? »
Mais :
« Dans quelle direction ce morceau cherche-t-il à m’emmener ? »
Le diagramme repose pour cela sur un axe allant de l’élévation à l’avilissement. À une extrémité se trouvent les morceaux dont la vision tend à élever : transmettre une connaissance, provoquer une réflexion, donner du courage, développer l’esprit critique, témoigner d’une réalité, valoriser la dignité, la maîtrise de soi, la solidarité ou encore pousser l’auditeur à mieux comprendre le monde qui l’entoure. À l’autre extrémité se trouvent les morceaux dont la vision tend à avilir : glorifier gratuitement la destruction de soi ou des autres, réduire l’être humain à sa consommation, présenter l’humiliation comme une vertu, transformer la violence en finalité ou ériger certains comportements nuisibles en modèles désirables.
Entre ces deux pôles existe évidemment une immense zone intermédiaire. Car un morceau n’est pas un tract. Il peut être drôle, contradictoire, provocateur, sombre, violent ou immoral dans son récit sans nécessairement faire l’apologie de ce qu’il décrit. Raconter n’est pas approuver. Décrire n’est pas prescrire. Mettre en scène n’est pas glorifier.
C’est pourquoi le diagramme de Dessalines ne s’arrête ni à un gros mot, ni à une référence à la drogue ou aux armes, ni à une punchline sortie de son contexte. Il va au-delà des mots pour saisir l’essentiel : la vision d’ensemble que le morceau propose.
Pour placer un morceau sur le diagramme, nous devons donc nous poser plusieurs questions : Qu’est-ce que le morceau décrit ? Qu’est-ce qu’il valorise ? Qu’est-ce qu’il condamne ? Quel comportement récompense-t-il symboliquement ? Quel regard porte-t-il sur l’individu et sur les autres ? Et surtout, quelle vision du monde reste-t-il lorsque le morceau est terminé ?
Prenons un exemple volontairement simple. Deux rappeurs peuvent raconter exactement la même scène : la drogue, la rue, la violence et la prison. Le premier peut en faire le récit pour montrer une mécanique destructrice et ses conséquences. Le second peut utiliser les mêmes éléments pour présenter cette existence comme un idéal de réussite. Même sujet. Même décor. Peut-être même la même qualité d’écriture. Mais pas la même vision. Le diagramme ne juge donc pas d’abord ce dont parle le rappeur. Il cherche à déterminer ce qu’il en dit.
Un axe, pas un tribunal
Attention cependant : le diagramme de Jean-Jacques Dessalines n’a pas vocation à distribuer les bons et les mauvais points. Il ne dit pas : « Vous avez le droit d’écouter ceci, mais pas cela. » Il dit : « Voilà la vision que ce morceau semble proposer ; regardons maintenant dans quelle direction elle nous conduit. »

Cette distinction est fondamentale. Un morceau situé du côté de l’avilissement peut parfaitement me plaire. Je peux aimer sa production, connaître son refrain par cœur, admirer le flow du rappeur et reconnaître sa virtuosité. De la même manière, un morceau porteur d’une vision que je considère comme élevée peut profondément m’ennuyer. Et c’est justement tout l’intérêt de distinguer nos outils.
Les Forces de Rap Brown nous révèlent les atouts d’un morceau. Le diagramme de Dessalines nous permet, quant à lui, d’identifier et d’évaluer la vision du monde que le rappeur nous propose : quel message véhicule-t-il et quelles valeurs défend-il ?
L’un analyse les propriétés du morceau ; l’autre interroge la direction de son propos. Nous pouvons alors revenir à notre question de départ : qu’est-ce qu’un bon morceau de rap ? Dans le cadre que nous avons choisi, un bon morceau ne serait donc pas simplement celui qui procure du plaisir. Ce ne serait pas davantage celui qui possède la meilleure production, les rimes les plus complexes ou le flow le plus spectaculaire. Ce serait un morceau capable de conjuguer maîtrise artistique et utilité : un morceau qui sait nous atteindre sans nous prendre pour des imbéciles, qui utilise la puissance de la parole pour nous apporter quelque chose et dont la vision, aussi dure, provocatrice ou inconfortable soit-elle, tend davantage à élever l’auditeur qu’à l’avilir.

Les quatre zones de Jean-Jacques Dessalines
Le diagramme de Jean-Jacques Dessalines forme un demi-cercle de 180 degrés, divisé en quatre zones de 45 degrés. Plus nous nous déplaçons de gauche à droite, plus la vision portée par le morceau s’éloigne de l’élévation pour se rapprocher de l’avilissement.
De 0° à 45° : le rap sévère
« Sévère » ne signifie pas triste, austère ou dépourvu d’humour. Le rap sévère est avant tout un rap qui prend sa parole au sérieux. Il peut raconter la rue, l’argent, la violence, le sexe, la drogue, la prison, la misère ou la mort. Il peut être extrêmement cru. Ce qui compte n’est pas le sujet traité, mais le regard porté sur lui. Le rap sévère cherche à apporter quelque chose à son auditeur : une connaissance, une émotion féconde, une réflexion, un témoignage, une mise en garde, du courage, une critique, une expérience ou simplement une représentation honnête d'une réalité. Il ne prétend pas nécessairement donner une leçon. Il peut même mettre en scène des comportements condamnables. Mais il conserve une distance entre montrer une réalité et en faire un idéal.Le rap sévère montre, raconte, questionne, transmet ou élève. Plus un morceau se rapproche de 0°, plus sa vision nous paraît utile et constructive.
De 45° à 90° : le rap léger
Tout morceau n’a pas vocation à changer le monde. Le rap léger est celui qui cherche principalement à divertir. Faire danser, rire, ambiancer, séduire, raconter une soirée, jouer avec les mots, célébrer une réussite ou simplement offrir trois minutes de plaisir : il n’y a rien de condamnable là-dedans. Sa particularité est ailleurs : son apport est limité, mais sa vision n’est pas fondamentalement nuisible. Il ne cherche ni particulièrement à élever son auditeur ni véritablement à l’avilir. Il lui offre avant tout un moment. C'est la zone du plaisir assumé, de la légèreté et du divertissement. Le morceau peut être excellent dans sa réalisation tout en restant relativement neutre dans ce qu’il apporte. Le rap léger divertit davantage qu’il ne construit, mais il ne détruit pas. À 90°, nous atteignons donc un point de bascule : au-delà, la vision proposée commence à devenir problématique.
De 90° à 135° : le rap déviant
Avec le rap déviant, quelque chose change. Le morceau ne se contente plus de représenter certains comportements : il commence à les valoriser, les embellir ou les normaliser sans véritable contrepoint. L’argent n’est plus un moyen mais une mesure de la valeur humaine. La violence n’est plus racontée mais devient une démonstration de puissance. L’autre peut progressivement être réduit à un objet, un adversaire, un consommateur ou un faire-valoir. L’excès cesse d’être un élément du récit pour devenir un modèle de réussite. Le terme « déviant » désigne donc ici une déviation par rapport à notre critère d’utilité : la parole possède toujours une fonction, mais la vision qu’elle véhicule commence, selon notre grille, à tirer l’auditeur dans une direction que nous considérons comme nuisible. Une nuance reste cependant essentielle : la présence d’un comportement destructeur dans un texte ne suffit jamais à classer le morceau comme déviant. Tout dépend du traitement. Raconter la toxicomanie n’est pas promouvoir la toxicomanie. Raconter un meurtre n’est pas glorifier le meurtre. Incarner un personnage immoral n’est pas demander à l’auditeur de lui ressembler. Le rap déviant ne se contente plus de montrer : il commence à rendre désirable ce qui peut nuire.
De 135° à 180° : le rap dégénéré
Nous arrivons enfin à l'extrémité du diagramme. Le terme est volontairement brutal. Dans notre classification, « dégénéré » ne désigne ni l’artiste ni son public. Il qualifie exclusivement la vision portée par un morceau lorsqu’elle atteint le degré maximal d’avilissement défini par notre grille. Ici, ce qui était encore ambigu dans le rap déviant devient central. La destruction n’est plus accessoire : elle constitue le spectacle, la valeur ou la finalité proposée par le morceau. La violence gratuite, l’humiliation, la déshumanisation, l’autodestruction ou l’exploitation d’autrui peuvent être non seulement représentées, mais érigées en signes de prestige et débarrassées de leurs conséquences. Le critère déterminant n’est toujours pas la vulgarité. Un morceau peut multiplier les insultes et rester sévère. À l’inverse, une chanson parfaitement policée dans sa forme peut porter une vision profondément avilissante. Le rap dégénéré ne décrit plus simplement la chute : il tend à la transformer en idéal. Plus le morceau se rapproche de 180°, plus l’avilissement devient, selon notre grille d’analyse, central dans la vision proposée.
Une boussole, pas quatre boîtes
Il faut enfin comprendre que les quatre catégories ne sont pas des cases hermétiques.

Le diagramme de Dessalines ne mesure ni le talent du rappeur, ni le plaisir que nous procure son morceau, ni la qualité de sa production. Il évalue une seule chose : la direction générale de la vision du monde portée par le morceau. Cette distinction est fondamentale : nous pouvons adorer un titre que le diagramme classe comme déviant et détester un morceau qu’il classe comme sévère. Car le goût, l’analyse et le jugement répondent à trois questions différentes. Le goût nous dit : « Est-ce que ça me plaît ? » Les Forces de Rap Brown nous permettent de comprendre : « Quels sont les atouts de ce morceau ? » Le diagramme de Dessalines, quant à lui, nous invite à nous interroger : « Qu’apporte cette parole à celui qui l’écoute et dans quelle direction cherche-t-elle à l’emmener ? »
Mais son utilité ne s’arrête pas là. En rendant nos critères explicites, il permet également à nos lecteurs d’examiner, de discuter et de contester nos jugements. Plus qu’un outil d’évaluation, le diagramme de Dessalines constitue un véritable engagement éditorial : celui de rendre nos jugements transparents et de vous donner les moyens de vérifier, au fil du temps, notre fidélité à notre propre ligne de conduite.
Marcel Pagnol vs Marc Dorcel
Marcel Pagnol et Marc Dorcel font tous deux des films. Pourtant, personne ne prétend qu’ils proposent la même chose ni qu’ils s’adressent au même public. Pourquoi refuser cette distinction au rap ? Notre diagramme ne condamne personne : il identifie les intentions, examine les messages et classe les morceaux. À chacun, ensuite, de faire son choix.

La théorie, c’est bien. La pratique, c’est mieux. Nous avons défini nos critères, il est temps de les mettre à l’épreuve. Passons Génération sacrifiée de Rohff au crible du diagramme de Dessalines. Quelle vision du monde nous propose-t-il ? Quelles valeurs défend-il ? Et surtout, dans quelle catégorie mérite-t-il sa place ?
Génération sacrifiée : le verdict du diagramme de Dessalines
Les raisons pour lesquelles nous classons génération sacrifiée catégorie rap sévère sont les suivantes, ce titre c'est sept minutes de colère, de lucidité et de révolte. Avec Génération sacrifiée, Rohff ne se contente pas de raconter la rue. Il prend la parole au nom d'une jeunesse abandonnée, expose les mécanismes qui alimentent sa colère, dénonce les injustices et interpelle ceux qui risquent de reproduire les erreurs de leurs aînés.
Le morceau est cru, parfois violent, traversé de provocations et de contradictions. Mais s'arrêter à son vocabulaire serait passer à côté de l'essentiel : ce qui nous intéresse, ce n'est pas seulement ce que Rohff raconte, mais ce qu'il cherche à accomplir en le racontant. C'est précisément à cela que sert le diagramme de Dessalines. Il ne mesure ni notre plaisir, ni la virtuosité du rappeur, ni la qualité de sa production. Il évalue la direction générale de la vision du monde portée par le morceau. Passons donc Génération sacrifiée à l'épreuve de notre diagramme.

1.Témoigner : donner une voix à ceux qu'on n'entend pas
Dès les premières mesures, Rohff expose son sujet : une jeunesse confrontée à la précarité, à la solitude, aux discriminations et à la tentation de la délinquance. Son point de départ est essentiel. Il ne présente pas la violence comme un phénomène spontané, surgissant de nulle part. Il cherche à montrer les circonstances qui, selon lui, favorisent son apparition. Le chômage, les difficultés scolaires, les familles qui peinent à joindre les deux bouts, les rapports conflictuels avec les institutions : Rohff décrit un environnement dans lequel les perspectives semblent se rétrécir à mesure que les difficultés s'accumulent.. Son expérience devient le point de départ d'un témoignage collectif. Derrière le rappeur apparaît toute une génération.
Première valeur identifiée : la solidarité. Rohff donne une place à ceux dont il partage les difficultés et cherche à faire entendre leur réalité.
2.Décrypter : comprendre plutôt que condamner
C’est ici que le morceau prend une autre dimension. Rohff ne se contente pas de dresser l’inventaire des maux qui rongent les ghettos français : il cherche à en comprendre les causes et les mécanismes. La pauvreté engendre la frustration, qui favorise à son tour les comportements à risque. Ceux-ci entraînent des sanctions qui, loin de résoudre les difficultés initiales, peuvent les aggraver. Rohff met ainsi en lumière un cercle vicieux dans lequel chaque conséquence devient la cause d’un nouveau problème.
Son discours est ouvertement accusateur. Il attribue notamment une part importante de responsabilité aux pouvoirs publics et aux institutions. Il livre ainsi sa propre lecture des politiques sociales et de leurs conséquences, sans pour autant démontrer que chaque situation individuelle découle d’une cause unique.
Deuxième valeur identifiée : la recherche de compréhension. Rohff invite son auditeur à regarder au-delà des comportements individuels pour examiner les circonstances dans lesquelles ils apparaissent.
3.Prévenir : refuser de sacrifier la génération suivante
Voilà probablement l'un des passages les plus révélateurs du morceau. Rohff s'adresse directement aux plus jeunes. Il évoque les agressions, la prison, les addictions et les conséquences des mauvaises fréquentations. Mais au lieu de célébrer ces comportements, il les présente comme autant de pièges.Son conseil est explicite : « va à l'école ».
Derrière cette injonction se trouve une réflexion sur la responsabilité individuelle. Rohff rappelle aux jeunes que leurs décisions ne les concernent pas uniquement. Leurs parents peuvent en souffrir, leurs petits frères peuvent les imiter et leurs propres perspectives d'avenir peuvent disparaître. C'est là toute la subtilité du morceau. Le rappeur dénonce les conditions sociales qui favorisent la délinquance, mais ne considère pas pour autant que les jeunes doivent s'y abandonner. Il reconnaît le poids des circonstances tout en appelant chacun à prendre conscience des conséquences de ses actes.
Troisième valeur identifiée : la responsabilité. Rohff transforme son expérience en avertissement. Il ne cherche pas simplement à raconter les erreurs de sa génération, mais à éviter qu'elles ne deviennent celles de la suivante.
4. Transmettre : faire de son expérience un enseignement
Le morceau prend alors une dimension presque pédagogique. Rohff décrit les mécanismes de l'entraînement collectif. Il explique comment des jeunes confrontés aux mêmes difficultés se rassemblent, s'influencent mutuellement et finissent parfois par commettre des actes qu'ils n'auraient pas envisagés individuellement. Il évoque également l'échec scolaire, les addictions et la recherche désespérée d'argent. Autant de situations dans lesquelles les décisions prises pour échapper à une difficulté risquent d'en provoquer de nouvelles.
Son propos dépasse ainsi le simple témoignage.Il cherche à faire bénéficier son auditoire d'une expérience acquise au contact de cet environnement. Il décrit les pièges, explique leurs mécanismes et invite ses auditeurs à en reconnaître les signes avant qu'il ne soit trop tard.
Quatrième valeur identifiée : la transmission. Rohff ne garde pas son expérience pour lui. Il en fait une matière destinée à instruire les autres.
5.Ouvrir des perspectives : refuser la fatalité
C'est sans doute ce qui fait définitivement pencher notre diagramme vers le rap sévère. Malgré la noirceur de son récit, Rohff refuse de conclure sur une résignation totale. Il conserve une perspective de résistance et d'espoir. « Nous ne perdons pas espoir ».Cette déclaration donne une direction à l'ensemble du morceau. Rohff ne nie ni les difficultés ni les contradictions de son environnement. Il ne propose pas non plus de solution miracle. Mais il affirme la possibilité de résister, de prendre conscience de sa situation et de chercher à s'en sortir.
Son discours demeure traversé d'une forte défiance envers les institutions et d'une colère qui peut parfois sembler contradictoire avec sa volonté de prévention. Ces contradictions existent. Le diagramme n'a pas vocation à les effacer. Il nous demande cependant de considérer la destination générale du discours. Or, derrière les descriptions de la violence, de la délinquance et de la misère, Rohff exprime une volonté récurrente : empêcher une nouvelle génération de connaître le même sort.
Cinquième valeur identifiée : l'espoir et l'émancipation. Le rappeur ne se contente pas de dénoncer une situation. Il invite son auditoire à prendre conscience de sa condition pour tenter de la dépasser.

Verdict : Génération sacrifiée, Rap Sévère
Rohff témoigne, décrypte, prévient, transmet et ouvre des perspectives. C’est cette démarche qui justifie notre classement. Nous plaçons Génération sacrifiée dans la catégorie « rap sévère » parce que le morceau véhicule des valeurs positives : Rohff cherche à expliquer les mécanismes du système, à éveiller les consciences et, surtout, à mettre sa parole au service de ceux qui l’écoutent.
Le diagramme de Dessalines nous invite à regarder au-delà des mots pour saisir l’intention du rappeur. Dans Génération sacrifiée, la violence n’est pas un idéal à suivre, mais une réalité à dénoncer. Derrière la colère et les provocations se dessine une volonté de transmettre, de prévenir et d’éveiller les consciences. Rohff ne se contente pas de raconter une génération sacrifiée : il cherche à éviter que la suivante connaisse le même sort. Voilà pourquoi, selon nos critères, Génération sacrifiée mérite sa place dans la catégorie rap sévère.
Pourquoi avons-nous besoin de cet outil ?
À quoi bon inventer un diagramme pour parler de rap ? Après tout, nous pourrions nous contenter d’écouter un morceau, de dire qu’il est lourd, mauvais, profond ou éclaté, puis passer au suivant. Nous prétendons porter un regard critique sur le rap français, la moindre des choses est d’expliquer à partir de quels critères nous formulons nos jugements. Dire qu’un morceau est « bon » ou « mauvais » sans préciser ce que nous entendons par là revient à demander au lecteur de nous croire sur parole.

Le diagramme de Jean-Jacques Dessalines répond d’abord à cette exigence de clarté.Lorsque nous parlons de rap sévère, léger, déviant ou dégénéré, ces mots ne doivent pas être de simples formules destinées à faire joli. Ils correspondent à une grille de lecture précise. Vous connaissez désormais le critère que nous avons choisi : la vision portée par le morceau et ce qu’elle apporte à celui qui l’écoute Notre parti pris est donc parfaitement assumé. Nous aurions pu prétendre à une impossible neutralité, cacher nos valeurs derrière des tournures savantes et distribuer les bons et les mauvais points depuis notre mirador. Nous préférons poser les cartes sur la table : voici notre critère, voici notre méthode, voici notre ligne.
Libre à vous, ensuite, d’être d’accord ou non. Et c’est précisément l’un des intérêts du diagramme : vous donner les moyens de nous juger à votre tour. Puisque notre grille est publique, nos analyses deviennent discutables, contestables et comparables. Vous pourrez considérer que nous avons placé un morceau trop loin, pas assez loin ou complètement à côté de la plaque. Vous pourrez opposer vos arguments aux nôtres. Et surtout, avec le temps, vous pourrez vérifier si Black Hole Papers applique réellement les principes qu’il prétend défendre. En publiant notre règle avant de rendre nos verdicts, nous nous imposons donc une contrainte : être cohérents avec nous-mêmes.
Sortir du « j’aime / j’aime pas »
L’autre avantage est de clarifier le débat. Une grande partie des discussions musicales finit dans une impasse : « Moi j’aime. » « Moi j’aime pas. » Très bien. À ce stade, il n’y a plus grand-chose à discuter. Le goût est personnel et chacun rentre chez soi avec sa playlist. Notre ambition est différente. Le diagramme permet de séparer plusieurs questions que l’on mélange constamment : Est-ce que le morceau me plaît ? Est-il bien réalisé ? Que raconte-t-il ? Quelle vision valorise-t-il ? Qu’apporte-t-il à son auditeur ?
Je peux ainsi reconnaître qu’un morceau est techniquement remarquable tout en contestant ce qu’il véhicule. À l’inverse, je peux adhérer totalement au propos d’un artiste tout en trouvant son morceau médiocre dans son exécution. Cette distinction rend la critique plus précise. Elle permet surtout de désapprouver sans caricaturer et d’apprécier sans tout cautionner.

Construire un langage commun
Enfin, un outil n’a véritablement d’intérêt que lorsqu’il peut être utilisé par d’autres. À terme, l’objectif est que les Forces de Rap Brown et le diagramme de Dessalines constituent un langage commun entre Black Hole Papers et ses lecteurs. Plutôt que de dire simplement : « ce morceau est nul », on pourra demander : Pourquoi ? Sa réalisation ? Son propos ? Sa vision ? Où le placerais-tu sur le diagramme ?
À partir de là, le désaccord devient intéressant parce qu’il devient argumentable. Et c’est peut-être le principal intérêt diagramme de Dessalines: il ne cherche pas à mettre fin à la discussion. Il cherche à lui donner un point de départ. Chez Black Hole Papers, être compris est essentiel. Nous pouvons avoir un ton tranché, défendre une conception exigeante du rap et prendre des positions qui ne plairont pas à tout le monde. Aucun problème. Mais une chose doit être impossible : ne pas comprendre pourquoi nous les défendons. Notre ligne éditoriale n’a donc pas vocation à rester cachée entre les lignes.Nous la dessinons. À 180 degrés. Et désormais, vous avez la règle sous les yeux.
Jean-Jacques Dessalines, l’homme derrière le nom

Le nom Jean-Jacques Dessalines n’a pas été choisi au hasard. Grande figure de la révolution haïtienne il est né à Saint-Domingue vers 1758. Dessalines participe à l’insurrection initiée en 1791 puis combat les troupes françaises lorsque Napoléon Bonaparte tente de reprendre le contrôle de la colonie. Après la victoire des forces haïtiennes, il proclame l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, consacrant la rupture avec la puissance coloniale française. Son parcours et son gouvernement restent associés à une histoire complexe et violente, cependant Dessalines demeure une figure centrale de la lutte qui conduisit d’anciens esclaves à arracher leur indépendance et à fonder Haïti.

Le diagramme de Jean-Jacques Dessalines lui rend hommage. Notre outil cherche à déterminer ce qui, dans une parole, élève ou avilit, il nous a semblé naturel de l’associer à la mémoire d’un homme qui a consacré sa lutte à briser les chaînes de l’esclavage et de la domination coloniale. Dessalines a contribué à libérer un peuple. Le diagramme qui porte son nom nous aide, à son tour, à comprendre les intentions des rappeurs et à célébrer ceux qui mettent leur parole au service de l’émancipation et de l’élévation de leur public.
Une question demeure, qu’est-ce qu’un bon rappeur ?
Nous savons désormais comment analyser un morceau de rap. Les Forces de Rap Brown nous permettent d’en disséquer les différentes composantes ; le diagramme de Dessalines nous permet d’interroger la direction de son propos. Et nous avons posé notre critère prépondérant : la vision, autrement dit ce que le morceau apporte à celui qui l’écoute.
Dans notre grille, cette dimension recevra le coefficient 4. Pourquoi lui accorder autant de poids ? Parce qu’une fois le beat éteint, les flows passés et le refrain terminé, c’est ce qui reste. Une idée, une émotion, une réflexion, une autre manière de regarder le monde. Autant de choses capables d’influencer notre façon de penser et, parfois, de modifier nos comportements. C’est là que réside, à nos yeux, la véritable valeur d’un morceau : dans ce qu’il nous apporte et dans ce qu’il peut changer en nous.

Une question demeure. Nous avons défini ce qu’est le rap et quelle est la mission du rappeur. Nous avons ensuite appris à analyser un morceau, puis établi les critères qui, selon nous, permettent d’en juger la qualité. Reste maintenant à nous intéresser à celui qui tient le micro. Qu’est-ce qu’un rappeur ? Suffit-il de savoir rapper pour mériter ce titre ? Et si plusieurs artistes excellent dans l’art de manier la rime, le flow et l’interprétation, qu’est-ce qui distingue un bon rappeur d’un mauvais ? C’est précisément ce que nous tenterons de déterminer dans le prochain épisode.