Le Rap Franc Sévère : la matière première de Black Hole Papers
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Le Rap Franc Sévère : la matière première de Black Hole Papers

Mohamed Deyoko

Le Rap Franc Sévère : la matière première de Black Hole Papers

Quelles sont les raisons qui m’ont poussé à rapper ? Pourquoi est-ce que je pratique le rap de cette manière : un rap sombre, dur, sérieux, sans concessions ? Avant Black Hole Papers, avant les méthodes, avant le rappeur, il y a un auditeur. Un auditeur qui a écouté, observé, comparé, questionné et qui au fil des années, s’est forgé une certaine idée du rap, de ce qu’il peut être, de ce qu’il devrait raconter et de ce qu’il ne devrait pas devenir.

Pourquoi je rappe ?

À différentes époques, je t’aurais fourni une réponse différente. Parce que je kiffe. Pour passer un message. Pour représenter…Mais la réalité est beaucoup plus simple que cela.

Pourquoi décide-t-on de consacrer une partie de sa vie à rapper ? Pour la gloire ? Pour l’argent ? Pour la vie d’artiste ? Pour passer un message ? Pour le plaisir de créer ? Probablement un mélange de tout ça.

Il n’y a probablement pas de bonne réponse. Mais celle que l’on donne détermine presque tout le reste : les thèmes que l’on aborde, ce que l’on écrit, ce que l’on refuse d’écrire, les artistes que l’on admire et, finalement, la définition que l’on donne à la réussite.

Lorsque je creuse vraiment la question, je me rends compte que la raison principale pour laquelle je me suis jeté à corps perdu dans cette discipline est intimement liée à trois groupes, ou plutôt à trois acteurs majeurs qui ont profondément façonné ma vision du rap : MC Solaar, Fabe et Démocrates D.

Trois univers. Trois manières de faire du rap. Trois influences qui, chacune à leur façon, ont contribué à construire le rappeur que je suis devenu. Pour comprendre pourquoi je rappe comme je rappe aujourd’hui, il faut donc revenir à la source. Au début des années 90.

MC Solaar, l’homme fort 

Pour celles et ceux qui ont grandi dans les années 90, il est impossible d’oublier le raz-de-marée provoqué par Benny B. lors de son passage à la télévision, dans cette fameuse émission de Jacques Martin. La première fois que j’ai entendu du rap en français, ce sont des B-boys venus de Belgique qui nous l’ont fait découvrir.

Benny B. Mais quelle dinguerie !

Il y avait de la danse, du scratch. Ils réalisaient des pas de breakdance spectaculaires dans leurs larges salopettes. Tout y était : l’énergie, le mouvement, le spectacle. Mais au-delà de ce rap festif et bon enfant, on pouvait déjà sentir dans leurs textes un désir ardent de s’en sortir. Un désir résumé dans une phrase comme : « Pour m’en sortir, je ferai n’importe quoi. »Et puis il y avait ce refrain :

« Mais vous êtes fous ? Oh oui ! »

À l’époque, ça nous a immédiatement accrochés. C’était nouveau, énergique, spectaculaire. Mais cette première vision du rap allait rapidement me sembler limitée, presque puérile, à partir du moment où j’ai découvert MC Solaar.

À partir du moment où j’ai découvert MC Solaar, quelque chose a changé.Son premier morceau, « Bouge de là », raconte l’histoire plutôt drôle d’un mec qui accumule les galères, mais qui, malgré tout, trace sa route et reste positif. Ce morceau nous a tous enchantés. Je me revois encore le rejouer en boucle sur mon poste K7 et recopier les paroles dans un cahier. Je voulais l’apprendre par cœur.

Puis il y a eu « Caroline », plus délicat, plus poétique. Un morceau tout ce qu’il y a de plus poignant. Et bien sûr, le titre éponyme, « Qui sème le vent récolte le tempo » : un titre fort, plein de groove, qui ne laisse personne indemne. Il ne lui fallut pas longtemps avant de revenir à la charge avec Prose Combat, un album qui contient le génialissime « Nouveau Western ».

« Le vent souffle en ArizonaUn état d’Amérique dans lequel Harry Zona… »

Un texte, une image, une ambiance. Je visualisais immédiatement la scène : une botte de paille qui virevolte sous l’effet du vent, comme dans un western. Trop puissant. L’instru, le clip, les paroles, le flow : tout fonctionnait. Encore aujourd’hui, je ne peux pas voir le mot Arizona sans penser à Solaar. Ce mot lui appartient presque. Entre 1991 et 1993, avec Qui sème le vent récolte le tempo puis Prose Combat, deux réussites qui s’enchaînent coup sur coup, Solaar était devenu l’homme fort, la référence ultime. Une véritable incarnation du rappeur.

Ce qui me frappait chez lui, c’était d’abord sa maîtrise de la langue et la richesse de son verbe. Les images. L’élégance. Et cette capacité à varier son flow à tout moment : accélérer, ralentir, changer de rythme, passer du rap au ragga, puis revenir à une autre cadence sans jamais donner l’impression de perdre le contrôle.

Avec Solaar, j’ai compris que le rap pouvait être drôle sans être léger, accessible sans être simpliste, poétique sans perdre sa force. Les mots devenaient une matière à travailler. Les images, les jeux de mots, les références et la manière de poser les phrases ouvraient un autre territoire. Et surtout, j’ai découvert qu’on pouvait être élégant en rappant.Il y avait également autre chose. Quelque chose qui dépassait largement la musique.

Au début des années 90, qu’est-ce qu’on avait comme figures noires populaires à la télévision ? Il y avait Le Cosby Show, quelques personnalités par-ci par-là… et puis il y avait Solaar. Cela représentait quelque chose d’énorme. Solaar associait le rap à une forme de respect, de dignité et même d’intelligence. Et cette association était fondamentale.Car qu’est-ce que l’écriture, sinon une manière de donner une forme visible à ce que l’on pense ?

Et lorsque l’on appartient à un peuple dont on a, pendant des siècles, nié l’appartenance à l’humanité, un peuple que l’on a longtemps présenté comme dépourvu de raison, d’intelligence ou de la moindre capacité à produire sa propre pensée, voir un homme noir occuper cet espace-là avait une portée particulière. D’autant plus dans un pays où, au début des années 90, les relents de cette vision rétrograde pouvaient encore se manifester. À travers ses mots, Solaar me montrait qu’un rappeur noir pouvait être populaire sans renoncer à son identité, respecté en pratiquant du rap, et considéré comme intelligent précisément parce qu’il maîtrisait sa langue, sa pensée et son art.

Solaar, c’est l’homme fort. Celui qui a ouvert une voie. Pour l’enfant que j’étais, amoureux des mots et passionné de musique, il incarnait une possibilité nouvelle : celle de devenir rappeur à mon tour. Je voulais maîtriser ce savoir-faire, avoir cette capacité à imposer une voix par les mots. Avec Benny B, j’ai su que j’aimais le rap. Avec Solaar, j’ai su que je voulais être rappeur.

Cette étape ne fut que le début. Il me fallut encore me confronter à un nouvel artiste, dont la découverte allait ouvrir de nouvelles perspectives et donner à ma vision du rap une toute autre ampleur. Cet artiste, c’est Fabe.

Fabe, ou la plume au service d'une vision 

C’est en 1994 que j’ai entendu parler de Fabe pour la première fois. D’abord à la radio, puis grâce au clip j’ai rapidement pu mettre un visage sur l’auteur de « Ça fait partie de mon passé », un titre que j’appréciais particulièrement. 

Ce qui m’a plu chez Fabe, c’est qu’il avait une voix suave, une élégance dans la plume et un flow légèrement chantonnant : autant d’éléments que je pouvais déjà retrouver chez Solaar. Mais quelque chose était différent. Son rap portait une dimension nouvelle, presque totalement absente des projets de Solaar. Fabe ne se contentait pas de jouer avec les mots ou de raconter des histoires. Il se racontait.

Dans ce titre, il nous parle de son parcours, de ses erreurs, de ses doutes et de sa rédemption. Son style est personnel, son discours bienveillant. C’est la parole d’un homme en quête de sens, qui prend du recul et qui semble grandir à mesure qu’il écrit. Dès ce premier contact, j’ai considéré Fabe comme un client sérieux. Pourtant, j’étais loin de mesurer ce que sa musique allait m’apporter. Car Fabe allait introduire dans ma conception du rap un élément fondamental, central encore aujourd’hui : la vision.

Cette sincérité avec laquelle il s’est livré dans « Ça fait partie de mon passé » est la même que celle avec laquelle il dresse, un constat virulent sur la société et les rapports humains. « Lettre au président », « L’Impertinent », « L’Argent facile », « Quand j' serai grand »… Autant de titres emblématiques qui me viennent immédiatement à l’esprit lorsqu’il s’agit d’évoquer sa carrière.

Fabe, c’est pour moi le rappeur exemplaire. Zéro déchet. Un artiste intègre, capable d’allier le fond et la forme, et dont toute la carrière semble traversée par une même volonté : expliquer, comprendre, questionner et donner du sens.C’est le rappeur que j’aurais aimé avoir comme mentor.

Son rap représente, à mes yeux, l’une des choses les plus nobles que l’on puisse faire avec cette musique : toucher les gens avec des chansons qui s’adressent autant à leur cœur qu’à leur esprit.

Avec Fabe, j’ai découvert le type de rap que je voulais produire : un rap exigeant, qui allie le fond et la forme, qui ne cherche pas seulement à divertir, mais à faire réfléchir. Cette forme de rap est sans aucun doute la plus difficile à produire, mais également la plus utile.

Après cinq albums, plusieurs maxis et une carrière achevée en 2001, Fabe aurait pu rester enfermé dans son époque.Vingt-cinq ans plus tard, ce n’est pas le cas. Sa musique continue de parler, ses textes restent pertinents ; impertinents et sa manière d’observer le monde, de questionner son époque et de mettre le rap au service d’une réflexion plus large conserve toute sa force. Certes, Fabe n’a peut-être pas eu la carrière la plus longue, mais une carrière ne se mesure pas uniquement au nombre d’années passées sous les projecteurs. Elle se mesure aussi à la capacité d’une œuvre à continuer d’exister lorsque son auteur a cessé de la produire. Et c’est précisément ce qui se passe avec Fabe.

Sa musique, elle, n’a jamais vraiment arrêté de vivre. elle continue de procurer le même émerveillement à ceux qui l’écoutent. Fabe, c’est le synonyme d’une carrière honorable, d’une œuvre solide et d’un répertoire sans aucune fausse note.

La Voie du peuple : le nom de la tempête

Nous sommes en 1995. Il fait chaud. C’est l’été. Je suis à la maison. Ma grande sœur, qui fait partie d’un groupe de danse, rentre avec un CD : La Voie du peuple, des Démocrates D. Un membre de son collectif le lui a laissé après l’avoir écouté. Il n’a pas aimé.Tant mieux pour moi. C’est ainsi, sans que je ne l’ai demandé, sans que je n’y sois pour rien, que je vais découvrir un groupe et un album qui vont bouleverser ma définition du rap français à tout jamais.

Ma sœur lance le CD. L’introduction est mélodieuse, chaleureuse, presque lumineuse. Elle me met doucement dans l’ambiance. Puis les hostilités commencent.

« Le gouvernement, ce sont des grands fainéants. Ce sont des dictateurs. »

Puis cette phrase :

« J’en ai marre d’avoir peur. » 

Pendant ce premier couplet, avec sa voix grave, Black Jack nous plonge dans une autre réalité. Il parle de l’Afrique, de la corruption, de la violence, mais aussi d’un peuple résilient qui survit dans des conditions difficiles. Et ce n’est que le début.

« Afrique tolérance », puis « Le Crime », « freestyle 11'44 », le « 11 », et bien sûr « La Voie du peuple ».

Morceau après morceau, l’album ouvre une nouvelle couche de réalité. La condition sociale. L’histoire. L’Afrique. L’immigration. Les quartiers populaires. La violence. La drogue. L’injustice. La dignité. Et tout cela avec une technique imparable : le storytelling, le freestyle, la puissance des voix, la précision des textes, l’énergie. Hargne. Technique. Conscience historique. Dignité. Énergie. Réalité sociale. À chaque morceau, le niveau monte. À la fin de l’écoute, je ne suis plus tout à fait le même. J’ai ressenti quelque chose que je n’avais encore jamais ressenti avec un album de rap : une véritable déflagration.

Les Démocrates D venaient de m’ouvrir une porte sur une réalité historique et sociale que je commençais seulement à entrevoir. À présent je percevais autrement l’histoire, les trajectoires migratoires, les difficultés rencontrées par certaines familles, la vie dans les quartiers populaires, la violence et les mécanismes qui pouvaient conduire vers la drogue ou la marginalisation. Mais il y avait quelque chose de plus intime encore.

À cette époque, je commençais  à prendre conscience de ma propre condition sociale, de mes origines, du déclassement et des réalités qui entouraient mon quotidien. Cet album a fait écho en moi, pour la première fois, j’entendais un groupe revendiquer avec autant de force la puissance et la dignité du peuple noir. Je n’avais jamais entendu un album provoquer en moi un tel bouleversement.

Avec Fabe, j’avais découvert qu’un disque pouvait faire bien plus que divertir. Avec les Démocrates D, je venais de franchir un nouveau cap : un disque pouvait informer, réveiller, questionner, mettre en colère, donner de la force. Il pouvait mobiliser l’esprit, le corps, l’âme soit  toutes les dimensions de l’être.

À cet instant, quelque chose s’est définitivement mis en place. Je venais de comprendre que le rap pouvait être une arme. Pas une arme pour détruire, mais une arme pour s’équiper. S’équiper pour dire, questionner, transmettre. S’équiper pour mieux comprendre le monde, en décoder les mécanismes et être mieux armé pour s’y confronter.  Un disque pouvait allumer une étincelle chez celui qui l’écoute, élargir sa perception, bousculer ses certitudes, nourrir sa réflexion et même influencer sa manière de penser et d’agir. À la fin de La Voie du peuple, c’est précisément cela que j’ai compris. Et c’est à ce moment-là que j’ai su pourquoi je voulais rapper. Pas pour la gloire. Pas pour impressionner mes pairs. Encore moins pour les privilèges que l’on prête à la vie d’artiste.

À vrai dire, je n’y avais même pas réfléchi. Cette décision relevait moins d’un raisonnement que d’un sentiment. Quelque chose venait de se produire en moi, et je voulais être capable de le provoquer à mon tour.

Je voulais être capable de provoquer chez quelqu’un ce que cet album venait de provoquer chez moi.

Aujourd’hui encore, je considère La Voie du peuple comme l’un des albums les plus puissants que le rap ait jamais produits. Plus qu’une impulsion, ce groupe m’a insufflé une véritable direction artistique, une ligne que je poursuis encore aujourd’hui.

La matrice du Rap Sévère 

Sans vraiment m’en rendre compte, ma conception du rap venait de prendre forme.Solaar m’avait touché par son éloquence et sa versatilité. Fabe m’avait convaincu par son sens aigu de l’analyse et sa vision. Les Démocrates D m’avaient marqué par leur énergie, leur ancrage dans le réel et leur puissance de transmission. Trois influences qui, mises bout à bout, dessinaient peu à peu le rap que je voulais faire. Sans le savoir, je venais de poser les trois piliers fondamentaux sur lesquels allait reposer ma musique :

Élégance + Vision + Puissance de transmission = bête de morceau.

Je ne cherchais pas encore à théoriser tout cela. Je n’avais ni méthode, ni grille d’analyse, ni vocabulaire pour le définir. Je savais simplement ce que je voulais ressentir en écoutant du rap et, surtout, ce que je voulais être capable de provoquer lorsque ce serait à mon tour de prendre le micro. Je voulais produire un rap élégant sans être inoffensif, analytique sans être scolaire et  brutal sans être vide.

Ces trois influences n’étaient que les fondations. À mesure que les années passent, d’autres artistes vont venir compléter le tableau : Expression Direkt, La Cliqua, Time Bomb, Ärsenik, IAM, Lunatic… Chacun apportera quelque chose : une écriture, une atmosphère, une technique, une attitude, une manière de poser, de raconter la rue ou de regarder la société. 

Et parmi eux, il y en aura un dont l’influence sera particulièrement importante dans ma manière de rapper : Delta. Ce que j’ai adopté chez lui, c’est cette audace dans l’articulation, cette manière d’appuyer sur une rime pour créer une rupture, puis de repartir immédiatement. Cette capacité à découper les phrases et à transformer le débit en percussion. La voix ne se contente plus de porter le texte : elle devient elle-même un instrument rythmique. Si tu veux comprendre exactement ce que je veux dire, écoute « Sale temps pour une balance », avec Cynéfro. Tout est là.

Trouver son territoire 

Nous sommes alors en 1996-1997. Je suis adolescent. Les années de la turbulence. À cette époque, le goût de la musique ne se vit pas derrière un écran. Il se vit dans la rue. On traîne en bande, on squatte les bancs, les parcs. C’est la période où l’on commence à fumer, où l’on sort le soir, où l’on se retrouve au chaud dès qu’un pote a un plan pour squatter un appartement.

Combien de parties de cartes avons-nous jouées avec Guet-apens en musique de fond ? Combien de fois suis-je sorti par la fenêtre pour aller m’ambiancer avec mes potes, en sachant très bien qu’en rentrant, j’allais me faire allumer par ma mère ?

Je vivais la même chose que Weedy dans Arrête ou ma mère va tirer. Beaucoup d’entre nous venaient de foyers instables ou monoparentaux. Cela faisait de nous des proies faciles pour la rue. La rue exerce une attraction particulière sur un adolescent en quête d’indépendance. On cherche notre place, notre identité, notre réputation. On avance avec cette impression grisante que le monde nous appartient, qu’il faut le croquer avant qu’il ne nous échappe. On veut exister, s’affirmer, trouver notre place. Autour de nous, les grands sont impliqués dans différents trafics ou dans le banditisme. Pour certains de mes potes, cette voie semble presque naturelle.

Et puis, il y a la musique.

La Fête de la musique approche. On monte notre premier groupe. On squatte la MJC. On se familiarise avec le micro, les platines, les DJ. Petit à petit, quelque chose devient évident : nous sommes des rappeurs. À partir de cette époque, c’est au rap que l’on m’associe. C’est pour ça que l’on me reconnaît dans la ville. Je suis dedans. Pas comme un professionnel, encore moins comme un artiste avec une carrière. Simplement comme quelqu’un qui a trouvé son territoire.

Il me faudra encore une bonne dizaine d’années avant de publier mon premier album et de ressentir la nécessité de distinguer mon art de la production ambiante, en lui donnant un nom : le Rap Franc Sévère.

Le Rap Sévère aux marges du rap 

Pendant plusieurs années, le rap, c’était avant tout du plaisir. C’était notre terrain de jeu  notre truc à nous, On posait sur des mixtapes, on saisissait chaque occasion de prendre un micro et on écumait les scènes ouvertes, les petits concerts et même les squats. À cette époque, tout le monde rappait. Les flyers annonçant une nouvelle mixtape ou une scène rap fleurissaient chaque mois. Puis, naturellement, l’effectif s’est progressivement réduit. J’ai fait partie de ceux qui ont décidé de continuer et de se donner une véritable chance. Manifestement, notre musique plaisait. Peu à peu, une nouvelle question s’est imposée : jusqu’où pouvions-nous aller ? Nous ne voulions plus seulement participer. Nous voulions faire un album.

Nous sommes en 2006. Nous apportons les dernières touches à notre premier opus, Origine du monde. À cette époque, le rap qui porte une vision, une lecture sociale et une volonté d’élévation est de moins en moins mis en avant. Dans les médias, les étiquettes : rap conscient, rap hardcore, rap de rue…prennent de plus en plus de place  À mes yeux, ces catégories sont trop réductrices.

Le « rap conscient » renvoie souvent à une case construite pour désigner les artistes qui abordent des sujets sociaux ou politiques. Le « rap hardcore », lui, sert fréquemment à qualifier un rap plus violent, plus vulgaire, plus provocateur. Or ce n’est pas ce que je cherche.

Je constate surtout qu’une partie du rap estampillé « rue » commence à faire de la violence et du banditisme des marqueurs d’authenticité. Être un bandit devient parfois une posture, presque une norme. La rue n’est plus seulement racontée : elle est parfois glorifiée. Et ce qui me dérange le plus, c’est que cette surenchère ne produit pas de rap plus subversif. Elle peut au contraire devenir contre-productive, en reproduisant les mêmes représentations et les mêmes comportements qu’elle prétend dénoncer.

Pourtant, quand je repense aux grands albums qui m’ont marqué depuis les années 90, je retrouve autre chose. À l’époque, je ne les écoutais pas en me demandant s’il s’agissait de « rap conscient », de « rap de rue » ou de « rap hardcore ». C’était simplement du rap. Du rap avec une identité, une vision, une manière particulière de raconter le monde. Des albums capables de parler de la rue, de la société, de l’histoire, de la violence, de l’intime ou de la condition humaine sans avoir besoin d’être rangés dans une case.

Quelques gouttes suffisent, Le combat continue,L’École du micro d’argent, Suprême NTM, Opéra Puccino, Mauvais Œil,Si Dieu veut, Détournement de son, Au commencement,Guet-apens, 3 fois plus efficace…

Tous ces albums sont différents. Ils ont leur propre style, leur propre langage, leur propre esthétique et une manière singulière d’aborder le réel. Aucun de ces albums ne peut être résumé à une seule étiquette.Ce qui les rapproche, c’est autre chose : ils portent une vision. Ils proposent une lecture du monde. Ils racontent une réalité sociale tout en cherchant à élever celui qui les écoute. Alors une question s’est imposée :

Comment un rap d’une telle envergure a-t-il fini par devenir une catégorie marginale au sein même du rap ?

J’ai longuement étudié cette question. Ce site est justement l’espace que j’ai choisi pour partager mes réflexions, mes recherches et les conclusions auxquelles je suis arrivé. Mais à l’époque, une chose était déjà certaine : c’est dans cette lignée que je voulais inscrire mon rap. Je ne me reconnaissais ni dans le « rap conscient », devenu une catégorie fourre-tout pour désigner un rap porté par une certaine réflexion, ni dans le « rap hardcore », souvent réduit à une posture « bête et méchante ». Quant au « rap de rue », il pouvait parfois finir par confondre l’authenticité avec la délinquance et la valorisation du banditisme.

Moi, je voulais pouvoir parler de la rue sans lui être soumis. Aborder des sujets difficiles sans les édulcorer. Être frontal sans rechercher la violence pour elle-même. Dire les choses franchement, à partir de mon propre regard et avec ma propre manière de les raconter.

À cette époque, une autre étiquette est devenue omniprésente : le fameux macaron Parental Advisory – Explicit Lyrics. Mais que disait-il réellement ?Il pouvait se retrouver sur des albums très différents : un rap « bête et méchant », un disque subversif, un autre provocateur ou simplement marqué par un langage cru. À force d’être apposé partout, il ne permettait plus vraiment de distinguer les œuvres. Il signalait la présence d’un contenu explicite, mais ne disait rien de la démarche de l’artiste, de sa vision ni de ce qu’il cherchait à transmettre. Il me fallait donc autre chose. Pas une nouvelle étiquette imposée de l’extérieur, mais un signe que je pouvais m’approprier pour définir précisément ma manière de faire du rap.

C’est dans ce contexte qu’a germé le concept de  :

RAP FRANC SÉVÈRE

Rap, parce que je revendique pleinement cette culture et ce savoir-faire : écrire, rapper, travailler le flow, le rythme, les mots et la musique.

Franc, parce que la parole doit rester libre. Pouvoir dire ce qui dérange, ce qui choque ou ce qui ne fait pas plaisir, sans avoir à arrondir les angles pour être accepté.

Sévère, parce que certaines réalités sont dures et que je veux pouvoir les regarder en face. Les traiter frontalement, avec des mots qui peuvent parfois sembler brutaux, sans rechercher la brutalité pour elle-même.

Sévère ne signifie pas violent. Franc ne signifie pas vulgaire. Et parler du réel ne signifie pas glorifier ce que l’on raconte.

Le Rap Franc Sévère, c’est donc une manière de parler du monde avec liberté, exigence et franchise, sans se laisser enfermer dans les catégories existantes. Ce nom n’était pas là pour créer une nouvelle case. Il était là pour sortir des cases. Et finalement, le rap que j’aimais n’avait peut-être pas besoin d’une nouvelle catégorie. Il avait besoin de son propre langage.

Vingt ans plus tard : est-ce que j’y crois encore ?

Presque vingt ans ont passé depuis Origine du monde. Entre-temps, l’époque a changé. Les gouvernements, la société, les technologies, les réseaux sociaux, la musique… Tout a évolué. Les façons de produire, de diffuser et de consommer la musique aussi.

Un rappeur né au milieu des années 2000 n’a pas grandi avec les mêmes références que moi. Il n’a probablement pas découvert le rap avec MC Solaar, Fabe ou les Démocrates D. Ses références à lui, ce sont plutôt PNL, Kaaris ou encore Koba LaD. Cette génération a découvert le rap dans un tout autre contexte : Internet, YouTube, les plateformes de streaming, les réseaux sociaux… Des outils qui ont instauré un rapport complètement nouveau à la musique. Tout est devenu plus rapide : les sorties s’enchaînent, les contenus se multiplient et le besoin de nouveauté semble permanent.

À mon époque, notre rapport au temps était différent. Attendre deux ou trois ans pour qu’un artiste sorte un nouvel album était parfaitement normal. Un CD n’était pas simplement un support parmi des milliers d’autres. C’était un trésor. Un objet que l’on attendait, que l’on achetait, que l’on découvrait. On prenait le temps de l’écouter, de relire les textes, de revenir sur certains morceaux. On pouvait littéralement saigner un album pendant des mois avant de passer au suivant.

Aujourd’hui, l’offre est quasiment infinie et l’accès à la musique est immédiat. Cela a forcément changé la manière dont une nouvelle génération découvre les artistes, construit ses références et consomme les albums.

Ses références ne sont pas les miennes. Ses codes ne sont pas les miens. Son époque n’est pas la mienne.

Un rappeur qui commence aujourd’hui évolue donc dans un environnement complètement différent de celui dans lequel j’ai grandi et découvert le rap. Il porte nécessairement une autre histoire, d’autres influences, d’autres préoccupations. Je peux comprendre cette évolution sans nécessairement adhérer à tout ce qu’elle produit.

Lorsque je regarde une partie de la production actuelle, je retrouve parfois ce qui m’a toujours dérangé : des textes pauvres, des visions limitées, la répétition de certains codes ou encore la valorisation de certaines postures au détriment du propos. Mais ce serait une erreur de réduire le rap actuel à cela. Au milieu de cette masse de productions, il existe toujours des artistes qui cherchent, qui écrivent à merveille, qui prennent des risques, qui développent une véritable vision et qui ont réellement quelque chose à dire.

Et ceux-là, j’ai envie de les trouver. C’est peut-être même devenu l’une des raisons pour lesquelles je continue, aujourd’hui encore, à m’intéresser au rap avec autant de curiosité. Mais cette fois, je ne veux plus seulement écouter. Je veux chercher. Comparer. Questionner. Analyser. Je veux comprendre ce qui fait la force d’un morceau, ce qui distingue un véritable artiste d’un simple produit, ce qu’un rappeur fait de sa voix, de ses textes, de son flow, de sa vision et de son influence. Et surtout, je veux pouvoir partager cette vision, défendre mes critères et assumer mes critiques.

Black Hole Papers : La somme de toutes mes réflexions

Pourquoi je rappe ? C’est la réponse à cette question qui m’a conduit à lancer ce journal. Pendant des années, j’ai écouté, écrit, pratiqué, comparé et cherché à comprendre ce qui faisait la force d’un morceau ou d’un artiste. Avec le temps, j’ai progressivement construit mes propres critères pour juger ce que j’écoutais, ce que j’aimais et ce qui me semblait important dans le rap. Puis ces réflexions ont fini par prendre une autre forme.

Les 5 forces de Rap Brown. Le Diagramme de Dessalines. L’Échelle d’Hamilton. Le Black Hole Protocol.

Derrière ces méthodes, il y a toujours la même interrogation : Que fait un rappeur de la parole qu’il possède ? Que fait-il de son flow ? De ses textes ? De sa vision ? De sa personnalité ? De la musique qu’il choisit ? Et surtout, qu’est-ce que son travail produit chez celui qui l’écoute ? Ce questionnement, je le poursuis encore aujourd’hui. Je m’intéresse à ce que le rap dit, bien sûr, mais aussi à ce qu’il dit de notre société.

Black Hole Papers est donc moins une rupture avec mon passé qu’une conséquence logique de celui-ci. Je continue de croire que le rap est une musique extraordinaire, dotée d’un potentiel d’influence considérable. Il y a très certainement une part de vanité dans l’idée de vouloir contribuer à faire émerger un artiste, de mettre un peu de lumière sur son travail et de révéler au plus grand nombre l’étendue de son savoir-faire. Je ne vais pas prétendre le contraire. Mais si je poursuis cette aventure, c’est surtout parce que j’ai la conviction profonde que les mots ont une influence considérable.

Le monde fait sens parce que les mots ont un sens.

Cela paraît simple. Presque évident. Et pourtant, c’est essentiel. Les mots nous permettent de nommer les choses, de les comprendre, de les transmettre, de les discuter. Ils façonnent notre manière de penser et conditionnent, d’une certaine manière, une grande partie de notre rapport au monde.

Alors si les mots que je prononce dans un article ou que je mets en lumière dans une chanson peuvent toucher quelqu’un, lui apporter une idée, une réflexion, une information ou simplement un peu de lumière, je crois que je pourrai un jour quitter cette terre avec le sentiment d’avoir fait ma part. C’est peut-être, au fond, la même ambition que celle qui m’a poussé à rapper.

Maintenant que tu connais mon histoire, tu comprends pourquoi je considère le Rap Franc Sévère comme la matière première de Black Hole Papers. Le rap m’a appris à écouter. À observer. À questionner. À chercher du sens. Black Hole Papers, c’est l’endroit où toutes ces années d’écoute, de pratique, de réflexion et de recherche se condensent.

Je suis entré dans le rap comme auditeur. Par la suite, je me suis affirmé comme rappeur.Et aujourd’hui, j’endosse la casquette du chercheur. Au fond, je poursuis toujours la même quête : pourquoi cette musique a-t-elle autant d’effet sur les hommes, et que peuvent-ils faire du rap ? Si, toi aussi, le rap est un art qui te tient à cœur, faisons la route ensemble.

Bienvenue dans Black Hole Papers.