Il m’aura fallu deux morceaux. Pas trois, pas dix, pas un album entier : deux. Avec FVCK le rap, FrsTaga a clairement déclaré ses intentions. Sa D.A, on ne peut plus simple : un terrain vague, une caméra dans un coffre et des rimes assassines. Pas besoin d’en faire davantage. Le beat démarre et, bim, il tire à boulets rouges sur le rap français. Ninho, Niska, Koba LaD, Gazo, Kaaris, Morsay, L’Homme pâle, Orelsan, Roméo Elvis… Tout le monde y passe, personne n’est épargné. Son cœur de métier ? Pointer les incohérences.
« Rapper comme la new gen, c’est des plugins sur des voix de Chipmunks. »
« J’ai la même vie qu’Eminem, je suis resté vrai comme LIM. »
« Ils disent “tout pour la daronne” en roulant dans des Porsche. »
« J’encule cette putain d’industrie, j’encule les rappeurs. »
« Les meufs qui se foutent à poil, c’est peut-être vos sœurs. »
Et j’en passe. Derrière la provocation, il y a surtout un type qui observe son époque, repère ses contradictions et prend un malin plaisir à les renvoyer à la figure de ses contemporains. Ça fait du bien d’entendre un rappeur faire un peu de rappel à l’ordre.

Puis il y a eu Charles Aznavour.
Quelle tuerie, ce morceau. Si t’es passé à côté, va l’écouter. FrsTaga reprend le sample utilisé sur Le silence n’est pas un oubli de Lunatic et se lance dans une véritable course contre la mesure. Les rimes déboulent à toute vitesse, le débit s’emballe, les placements s’enchaînent et la charge ne faiblit pratiquement jamais. Pas de fioritures : du rap, du souffle, des mots et une dalle perceptible à chaque mesure. Une vraie pépite. Le morceau m’a donné des frissons.
Son passage dans Rentre dans le Cercle a fini d’enfoncer le clou. Toujours aussi incisif, toujours aussi frontal, FrsTaga confirme qu’il n’a pas besoin d’un gros dispositif pour captiver l’attention. Quelques mesures lui suffisent pour emballer les oreilles du public et rappeler ce qui commence sérieusement à ressembler à sa marque de fabrique : rapper dur, rapper vrai et avoir quelque chose à dire.

Voilà pour les présentations. Le dernier méfait s’appelle Rends L’Argent. Cette fois, FrsTaga n’est pas venu seul : Sofiane est de la partie. Et, chose intéressante, le Stéphanois change légèrement de braquet. La prod’ se fait plus lumineuse et s’agrémente d’un refrain conçu pour être repris en chœur. Attache ta ceinture : Fianso ouvre le bal. Comme à son habitude, sans autorisation il nous livre un couplet qui te rentre dedans.
Sofiane : la cavalerie arrive
Ça démarre sur les chapeaux de roue avec un Fianso venu démystifier les fantasmes du ghetto. Pas de romantisation de la galère ni de misère transformée en décor : Sofiane attaque bille en tête et remet les pendules à l’heure.

Fianso possède cette capacité à entrer dans un morceau comme on défonce une porte : de l’énergie, du coffre, de la présence et cette manière d’envoyer les syllabes avec tout le corps. Ici encore, il est offensif, fougueux, généreux. Dès les premières mesures, il prend de la place et injecte au titre une sacrée dose de puissance.
Soyons précis, toutefois : les flows qu’il emprunte sont efficaces, mais ne bouleversent pas ce que l’on connaît déjà du bonhomme. On retrouve ses accélérations, ses changements de cadence et certains placements familiers. Mais qu’importe : Fianso n’est pas venu réinventer Fianso . Il est venu mettre de la gouache.

Son couplet bondit, accélère, cogne, ralentit juste ce qu’il faut avant de repartir et prépare parfaitement le terrain au refrain. Là où FrsTaga apporte la singularité du regard, Fianso fournit la force de frappe. L’association fonctionne d’autant mieux que les deux hommes partagent une qualité devenue précieuse : lorsqu’ils rappent la rue, le travail, la galère ou l’envie de s’en sortir, on a la sensation qu’ils parlent d’un monde qu’ils connaissent, pas d’un décor qu’ils se sont inventé. possède cette capacité à entrer dans un morceau comme on défonce une porte : de l’énergie, du coffre, de la présence et cette manière d’envoyer les syllabes avec tout le corps. Ici encore, il est offensif, fougueux, généreux. Dès les premières mesures, il prend de la place et injecte au titre une sacrée dose de puissance.
Le Duc de Saint-Étienne

Pas besoin de bolide hors de prix, de villa à Marbella ou de bijoux empruntés pour le tournage. Le terrain d' FrsTaga, c’est celui du type ordinaire qui refuse de s’inventer une vie extraordinaire. Celui qui veut réussir sans faire semblant d’être déjà arrivé. Et derrière la provocation se cache quelque chose de plus intéressant : une critique permanente de la posture. Son rap rappelle une évidence trop souvent oubliée : l’authenticité n’interdit pas l’ambition.

De la dalle, il y en a, évidemment. FrsTaga parle de condition sociale, de CAF, du quotidien du salarié, de réussite et de famille sans détour. L’envie d’argent est pleinement assumée, mais jamais maquillée en richesse imaginaire. Il veut gagner, monter, s’en sortir — pas nous faire croire que c’est déjà fait. Et puis, derrière les coups de coude et les formules assassines, il y a autre chose : de l’amour, de l’humour, du travail, de l’ambition et même une certaine tendresse. Lorsqu’il évoque les yeux de sa compagne ou l’éducation transmise par son père, le personnage gagne en épaisseur. Derrière le provocateur qui allume le rap français se dessine un homme attaché à des valeurs finalement très universelles : la famille, la fidélité, le travail, la dignité et l’envie de s’élever.
C’est peut-être là que réside la véritable force de son rap. FrsTaga ne prétend pas avoir résolu toutes les contradictions qu’il dénonce : il choisit simplement de les regarder en face plutôt que de les maquiller. Il ne transforme ni la galère en folklore ni ses ambitions en réussite fictive. Il rappe depuis l’endroit où il se trouve, tout en assumant pleinement celui qu’il veut atteindre.
Et c’est précisément ce mélange de lucidité, de dalle et d’intégrité qui donne à son rap toute sa saveur.

Avec Rends L’Argent, FrsTaga élargit sa palette. Le morceau est moins sombre, moins sec et, surtout, beaucoup plus entraînant. La production de Ushi et Von Goc repose sur un synthé clair aux accents eighties, une basse ronde et une batterie sèche qui laisse suffisamment d’espace aux voix pour cavaler. La recette est simple : une mélodie identifiable, du mouvement et un refrain taillé pour être repris en chœur. Mais surtout, la production est beaucoup plus joyeuse que ce qu’elle raconte. Et c’est précisément de ce contraste que le morceau tire sa force.
Puis arrive le refrain, et tout prend son sens. Les voix s’empilent, la batterie avance et Rends L’Argent commence à ressembler à un cortège qui aurait trouvé une sono. Ici, pas question de se lamenter sur sa condition : on agit, on revendique et, surtout, on lutte ensemble.
Plutôt que d’habiller son propos de violons et de mines graves, FrsTaga choisit de faire danser la revendication. « C’est nous les pauvres » devient un cri de ralliement ; « Rends l’argent », un mot d’ordre. L’appel-réponse transforme le refrain en chant collectif. On imagine déjà FrsTaga lancer une phrase en concert et toute la salle la lui renvoyer. La formule est simple. Donc redoutable.

Avec FVCK le rap, FrsTaga a attaqué le game. Avec Charles Aznavour, il a démontré qu’il avait le rap dans les tripes. Avec Rentre dans le Cercle, il a confirmé qu’il pouvait défendre son personnage sans artifices. Avec Rends L’Argent, il montre encore autre chose : il sait fabriquer un morceau.
Il conserve la dureté et l’intégrité qui font son identité, mais, cette fois, il ouvre les fenêtres. La mélodie se fait plus lumineuse, Sofiane apporte sa force de frappe et le refrain transforme la revendication en fête populaire. FrsTaga prouve ainsi qu’il peut sortir du registre de la charge sans perdre une once de sa singularité. Le rappeur voulait nous faire chanter avec lui. Mission accomplie. Maintenant, une dernière chose : rends l’argent. Et plus vite que ça.