Quelle est la mission d’un rappeur ? Rohff répond avec Génération sacrifiée.
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Quelle est la mission d’un rappeur ? Rohff répond avec Génération sacrifiée.

Mohamed Deyoko

Quelle est la mission d’un rappeur ?

Quelle est la mission d’un rappeur ? La question peut sembler étrange. Après tout, aucun règlement ne l’impose, aucun manifeste universel ne la définit et aucun manuel n’en fixe les contours. Pourtant, lorsqu’on remonte aux racines du rap, cette mission semble avoir été formulée très tôt. Mieux encore : elle tient peut-être tout entière en quatre mots.


Pour les retrouver, direction le quartier de Watts, en Californie. Dès 1967, les Watts Prophets, collectif de poètes issu d’un atelier d’écriture local, commencent à se produire sur scène et utilisent déjà le terme Rap’ pour qualifier leur pratique. Lors de leur première représentation, ils ouvrent leur intervention par une formule aussi simple que puissante, appelée à traverser le temps : « Rappin’ Black, Rappin’ Facts. » Quelques années plus tard, le mot Rappin’ s’affiche jusque dans le titre de leur album Rappin’ Black in a White World. Bien avant que le rap ne devienne une industrie, un marché, voire un genre musical clairement identifié, le terme désigne donc déjà chez eux une certaine manière de prendre la parole et de parler du monde. Et si, derrière leur apparente simplicité, ces quatre mots contenaient déjà tout un programme et, avec lui, la mission du rappeur ?

C’est précisément ce que nous allons tenter de déterminer. Dans un premier temps, nous allons décortiquer la formule « Rappin’ Black, Rappin’ Facts », afin de comprendre ce qu’elle dit explicitement, mais surtout ce qu’elle sous-entend. Derrière ces quatre mots se dessine en effet une conception particulière de la prise de parole et, plus largement, du rôle du rappeur.


Une fois cette mission définie, nous passerons de la théorie à la pratique. Pour cela, nous prendrons comme cas d’étude un classique du rap français : Génération sacrifiée de Rohff. Nous commencerons par passer le morceau au filtre des 5 Forces de Rap Brown ( beat, flow, lyrics, vision et persona ) afin de comprendre ce qui fait la singularité et la force du titre.Puis viendra le crash test. Nous confronterons Génération sacrifiée aux trois fonctions que nous aurons dégagées en nous posant trois questions : Rohff se contente-t-il de raconter ce qu’il voit ? Cherche-t-il à expliquer pourquoi les choses sont ainsi ? Et, au-delà du constat, sa parole offre-t-elle des perspectives à son audience ? Une formule. Un morceau. Trois questions. Au bout du parcours, une seule interrogation : ça sert à quoi, un rappeur ?

Rappin’ Black, Rappin’ Facts : tout un programme en quatre mots

Rappin’ Black : prendre la parole depuis sa réalité
Une formule poétique peut fonctionner comme une formule mathématique : condenser un maximum de sens dans un minimum de termes. Rappin’ Black, Rappin’ Facts en est une parfaite illustration. Commençons par Rappin’ Black. Rapper, ici, c’est d’abord prendre la parole. Se lever, s’exposer au regard des autres et affirmer publiquement son existence à travers son expérience. Dans le contexte des Watts Prophets, le mot Black situe immédiatement cette parole : ils parlent depuis leur condition, leur communauté, leur époque et leur environnement.


Ce qu’ils nous affirment tient en quelques mots : voilà qui je suis, voilà d’où je parle. Et ce geste est loin d’être anodin. Prendre la parole, c’est d’abord affirmer son existence. C’est faire usage de cette faculté symbolique propre à l’être humain : mettre le monde en mots, nommer ce qu’il vit et donner du sens à son expérience. Prendre la parole, c’est aussi refuser de laisser les autres raconter sa réalité à sa place. C’est transformer le vécu en discours, mettre des mots sur son expérience et rendre visible ce qui demeure ignoré, caricaturé ou raconté depuis l’extérieur. Avant même de vouloir convaincre, expliquer ou dénoncer, le rappeur accomplit donc un premier acte fondamental : il dit « j’existe ». Puis il témoigne.

Rappin’ Facts : décrire le réel
Mais prendre la parole ne suffit pas. Encore faut-il avoir quelque chose à dire. C’est là qu’intervient la seconde moitié de la formule : Rappin’ Facts. Rapper les faits. Dire ce que l’on voit, décrire son environnement, ses contradictions et ses injustices, mais aussi les comportements, les erreurs et les mécanismes qui le traversent. Le rappeur devient alors une sorte de capteur du réel. Il observe son époque, écoute son quartier, scrute les rapports humains, les institutions, l’argent, la famille, la rue, le travail, la violence, l’amour, la réussite tout comme l’échec, puis il transforme cette matière brute en paroles. Mais décrire n’est qu’une étape. Car à force d’observer les faits, une question finit inévitablement par surgir : pourquoi ?Pourquoi les choses sont-elles ainsi ? Pourquoi certains comportements se répètent-ils ? Pourquoi les mêmes causes semblent-elles produire les mêmes conséquences ? À cet instant, le rappeur franchit un cap : le témoin devient analyste.

Prendre la parole permet de témoigner. Témoigner permet de décrire. Décrire permet d’identifier les mécanismes. Et comprendre ces mécanismes permet de mieux s’en prémunir.Car connaître le fonctionnement d’un système, c’est déjà être moins vulnérable face à lui. Celui qui en comprend les rouages peut en repérer les pièges, anticiper les conséquences et, parfois, éviter de se faire broyer par la machine. Le rappeur ne se contente donc plus de photographier son environnement : il en démonte la mécanique pour mieux en révéler le fonctionnement.C’est à cet instant que sa parole dépasse le simple témoignage : elle devient utile.

Comprendre pour transmettre

Mais cette connaissance n’aurait que peu d’intérêt si elle restait enfermée dans celui qui la possède. Le rappeur doit donc accomplir un mouvement supplémentaire : transmettre. Il transforme ce qu’il a vécu, observé et compris en une expérience partageable. Ses erreurs deviennent des avertissements, ses observations des clés de lecture, ses victoires des possibilités et ses blessures, parfois, des enseignements. C’est précisément à cet endroit que le rappeur dépasse sa propre personne. Il ne parle plus seulement de lui : il parle depuis lui pour atteindre les autres. Le « je » devient alors le point de départ d’un « nous ». Et cette transmission est d’autant plus puissante que le rappeur ressemble souvent à ceux auxquels il s’adresse. Il partage leurs codes, leurs références, parfois leurs conditions de vie et leurs préoccupations. L’identification renforce alors la portée du message : celui qui parle n’est plus une voix extérieure qui donne des leçons, mais quelqu’un dans lequel une partie du public peut se reconnaître. La proximité crée la confiance ; la confiance donne du poids à la parole ; et la parole peut alors devenir transmission.

Transmettre pour ouvrir des perspectives
Reste une dernière étape : ouvrir des perspectives. Car décrire indéfiniment la misère sans jamais entrevoir d’issue reviendrait à rester figé dans une impasse sans chercher à en sortir.La parole du rappeur ne peut donc pas s’arrêter au constat. Elle peut prévenir, encourager, montrer qu’un autre chemin est possible ou, plus simplement, rappeler que rien n’est forcément une fatalité.Après avoir décrit le réel et décrypté ses mécanismes, le rappeur transmet ce qu’il en a compris pour offrir à son audience des clés, des possibilités, des perspectives. Le constat devient diagnostic. Le diagnostic ouvre une voie. La chaîne est complète.

Le blueprint du rappeur : parler pour témoigner, comprendre et transmettre

Voilà donc tout ce que quatre mots prononcés par les Watts Prophets permettent de faire apparaître :Rappin’ Black : parler depuis sa réalité.
Rappin’ Facts : parler du réel. Mais la force de la formule ne tient pas seulement à ce qu’elle dit. Elle tient aussi à la manière dont elle le dit. La répétition de Rappin’, la construction en miroir, l’écho entre Black et Facts : tout concourt à la rendre courte, rythmée et immédiatement mémorisable. Quatre mots suffisent pour transmettre une idée, lui donner du rythme et la graver dans les esprits.


La formule ne se contente pas de dire : elle claque. Et ce point est loin d’être anodin. Les Watts Prophets nous rappellent ici une autre règle fondamentale : avoir quelque chose à dire ne suffit pas, encore faut-il savoir comment le dire. La forme donne de la force au fond, le rythme ancre les mots dans les esprits et la technique transforme une idée en une formule capable de traverser le temps. En somme, le message compte, mais la manière de le transmettre compte tout autant.


Au fond, la mission du rappeur peut se résumer en trois fonctions essentielles : décrire son environnement, décrypter les mécanismes qui le façonnent et offrir des perspectives à ceux qui l’écoutent. La technique : flow, rimes, placements, images, voix , donne à cette parole sa force et son impact. Mais elle reste un moyen, jamais une finalité. Rappin’ Black. Rappin’ Facts. Quatre mots. Tout un art. Tout un programme. Et, en filigrane, le blueprint du rappeur. Reste maintenant à confronter ce modèle à Génération sacrifiée, morceau devenu l’un des classiques de Rohff et, plus largement, une référence du rap français. Décrit-il son environnement ? En décrypte-t-il les mécanismes ? Offre-t-il des perspectives à ceux qui l’écoutent ? Mais avant de répondre à ces trois questions, encore faut-il analyser le morceau pour comprendre ce qui fait sa force. Il est donc temps de passer Génération sacrifiée au filtre des 5 Forces de Rap Brown.

Génération sacrifiée à l’épreuve des 5 Forces de Rap Brown

Plus de sept minutes de rap sans interruption. Pas de refrain pour reprendre son souffle : rien que des mots qui cognent sur une rythmique aussi sombre que tourmentée. Sept minutes de rage et de flow âpre, au cours desquelles Rohff dresse un constat d’une brutalité implacable. Génération sacrifiée, c’est un morceau devenu classique, une longue décharge de sensations fortes qui, plus de vingt-cinq ans après sa sortie, n’a rien perdu de son intensité.


Avant de nous demander ce que ce morceau nous apprend sur la mission du rappeur, encore faut-il comprendre ce qui fait sa force. Pour cela, nous allons commencer par le passer au filtre des 5 Forces de Rap Brown, notre outil d’analyse permettant de décomposer un morceau selon cinq dimensions : le beat, le flow, les lyrics, la vision et le persona.


Le beat, c’est le terrain sonore sur lequel évolue le rappeur. Le flow, la manière dont il utilise sa voix, le rythme et les mots pour l’occuper. Les lyrics, ce qu’il écrit et la façon dont il construit son propos. La vision, ce qu’il cherche réellement à nous dire : sa lecture du monde, les idées qu’il défend et le regard qu’il porte sur son sujet. Enfin, le persona, c’est celui qui prend vie derrière le micro : le personnage, l’attitude, la posture et l’identité que l’artiste projette.


Ces cinq forces ne servent pas encore à déterminer si Génération sacrifiée remplit la mission du rappeur. Elles permettent d’abord de mettre le morceau à nu, d’identifier précisément ce qui agit sur nous et de comprendre comment ses différentes composantes travaillent ensemble. À présent, passons Génération sacrifiée au scanner.

La cover :Au centre de l’image, un jeune homme au crâne rasé fixe l’objectif : regard fermé, sourcils froncés, poings serrés. Son attitude mêle assurance et un soupçon d’arrogance. Le corps penché vers l’avant, il prend appui sur un immense lettrage métallique où quatre lettres s’imposent en capitales : ROHFF. Massif, chromé, monumental, le nom occupe une bonne partie de l’espace. Impossible de passer à côté.


Derrière lui, le décor bascule dans une tout autre dimension. Nuit noire, ciel chargé, nuages menaçants, éclairs, pleine lune : la scène prend des allures fantastiques. Dans l’ombre, un loup dresse la tête et hurle. Dominée par le bleu, le noir et les reflets métalliques, la palette graphique refroidit encore davantage l’ensemble. Tout respire la tension, l’orage et la menace.

Cette illustration dépeint un prétendant au trône qui entre dans l’arène avec quelque chose à prouver, mais surtout quelque chose à dire. L’orage qui gronde derrière lui renforce cette impression : quelque chose couve, l’explosion semble imminente. Quant au nom ROHFF, immense, métallique, acéré, presque indestructible, il confère déjà au rappeur une dimension quasi mythique. La pochette ne se contente pas de présenter un artiste : elle met en scène une personnalité forte sur le point de prendre la parole. Et c’est précisément ce qui se produit sur Génération sacrifiée. La colère se fait discours, l’attitude devient posture et les poings serrés cèdent la place aux mots. Reste maintenant à aller au-delà de l’image pour entrer dans le morceau : que nous dit Rohff ? À qui s’adresse-t-il ? Comment le dit-il ? Et surtout, quelle conception du rôle du rappeur se dessine au fil de ces sept minutes ? Pour le comprendre, laissons parler le morceau.

Le beat :Une boucle de piano mélancolique installe une atmosphère sombre, triste, presque tourmentée. Autour, une batterie sèche et une basse discrète soutiennent le morceau sans jamais chercher à lui voler la vedette. Peu de ruptures, peu d’effets : pendant sept minutes, la production suit son cours avec une remarquable sobriété.Sur le papier, la formule pourrait tourner à la monotonie. Ici, elle crée de la continuité. Le beat devient le tapis roulant sur lequel défile le discours. Il reste en retrait, laisse respirer les mots et remplit parfaitement sa fonction. La production ne dit jamais : « écoutez-moi ». Elle dit : écoutez-le.

Le flow :Rohff ne se contente pas de poser sur le beat : il attaque les mots physiquement. Son flow avance par à-coups, accélère, ralentit, compacte les syllabes, laisse parfois une phrase respirer avant de repartir à l’assaut. Certaines mesures semblent même trop étroites pour contenir tout ce qu’il veut y faire entrer. Et c’est précisément ce qui donne au morceau cette sensation d’urgence : Rohff rappe comme s’il avait trop de choses à dire et pas assez de mesures pour tout sortir. La voix, grave et tendue, suit les mouvements du discours. Tour à tour rageur, accusateur, narratif, inquiet, paternaliste ou presque prophétique, Rohff change constamment de registre sans rompre le fil. Sur plus de sept minutes et sans véritable refrain pour baliser le morceau, ces variations deviennent essentielles : ce sont elles qui créent les respirations, les montées et les séquences. Ici, le flow ne se contente pas de porter le texte : il structure le morceau.

Les lyrics :Le cœur de Génération sacrifiée est là : dans les mots. Rohff annonce presque immédiatement son programme. Il ne veut pas seulement raconter ce qui se passe autour de lui ; il veut en chercher les causes, remonter le fil et expliquer pourquoi les choses sont ainsi, pourquoi certains jeunes deviennent ce qu’ils deviennent et ce qui les pousse à agir comme ils agissent. Pour y parvenir, il procède par accumulation. Familles nombreuses, pauvreté, école, petits frères, prison, économie parallèle, drogue, affrontements entre jeunes, exclusion, police, justice, argent, logement, parents qui travaillent, colère politique, religion, désir de réussite : tout y passe. Pas de démonstration sociologique bien rangée, pas de grandes théories plaquées sur le réel. Rohff livre plutôt une cartographie subjective de la cité, dessinée depuis l’intérieur par quelqu’un qui en connaît les rues, les codes et les contradictions. Et sa plume ne reste jamais enfermée dans le « je ». Rohff change constamment de destinataire. Il parle aux jeunes, interpelle les responsables politiques, revient vers son quartier, s’adresse aux parents, se questionne lui-même, puis élargit progressivement son propos à toute une génération. Le “je” finit par se fondre dans le “nous”. C’est là que le titre prend toute sa dimension. Rohff ne raconte plus seulement son histoire : il utilise son histoire pour raconter celle des autres. L’expérience individuelle devient matière collective, le témoignage devient porte-voix. Génération sacrifiée porte bien son nom : derrière un homme au micro, c’est toute une génération que Rohff cherche à faire entendre.

La vision : C’est probablement la dimension la plus importante de Génération sacrifiée. Rohff ne se contente pas de décrire la violence qui l’entoure : il cherche à comprendre ce qui la produit. Derrière la délinquance, la colère et les conduites autodestructrices, il dessine tout un enchaînement de causes : précarité, frustration matérielle, sentiment d’abandon, manque de perspectives, influence du groupe et reproduction des mêmes trajectoires d’une génération à l’autre.Mais Rohff ne s’arrête pas à l’accusation. S’il pointe du doigt un environnement social qu’il juge responsable d’une partie du problème, il rappelle aussi chacun à ses propres choix. Aux plus jeunes, il décrit le piège avant qu’il ne se referme ; aux autres, il rappelle que leurs actes ont des conséquences qui dépassent leur seule personne, touchent les familles et peuvent se transmettre aux générations suivantes. Le morceau avance ainsi sur deux jambes : dénoncer ce qui conditionne sans nier ce qui relève de la responsabilité individuelle. C’est ce qui donne à sa vision toute sa force. Rohff ne dit ni simplement « c’est la faute de la société », ni « chacun n’a qu’à s’en sortir ». Il décrit plutôt une mécanique, puis demande à ceux qui en connaissent les rouages de ne pas se laisser broyer par elle. Sa lecture reste celle d’un jeune rappeur qui observe son époque depuis son propre environnement, avec sa colère, ses convictions et sa subjectivité. Mais elle donne au morceau sa cohérence : derrière les symptômes, Rohff cherche les causes ; derrière les causes, il cherche encore une issue. Et cette vision tient finalement dans le titre : Génération sacrifiée. Sacrifiée, peut-être. Condamnée, non. Car après sept minutes passées à dresser un constat presque sans appel, Rohff refuse de céder au fatalisme. La dernière parole n’appartient ni à la colère ni au désespoir, mais à la résistance : même lorsque la vie ressemble à un cauchemar, il reste l’espoir et la débrouille pour continuer d’avancer.

Le persona : Rohff ne se contente pas d’endosser le costume du dur. Au fil du morceau, il devient tour à tour gars du quartier, révolté, témoin, grand frère et porte-parole. Il connaît les codes parce qu’il appartient au monde qu’il décrit, mais prend suffisamment de recul pour l’observer, le questionner et mettre en garde ceux qui viennent derrière lui.

Génération sacrifiée : l’étoffe d’un classique


Le temps ne suffit pas à fabriquer un classique. Encore faut-il que quelque chose demeure lorsque l’époque, ses codes et l’effet de nouveauté se sont dissipés.Plus de vingt-cinq ans après sa sortie, Génération sacrifiée conserve cette qualité rare : la sensation de nécessité. Le beat installe le climat, le flow maintient la tension, la plume organise la colère, la vision lui donne une direction et le persona lui prête une voix.


Pendant plus de sept minutes, sans véritable refrain pour retenir l’auditeur, Rohff fait presque tout reposer sur la parole. Pas besoin d’artifice : il a quelque chose à dire et suffisamment de maîtrise pour nous obliger à l’écouter. La technique n’écrase jamais le propos ; elle le propulse.


Et c’est peut-être là que se cache la recette d’un classique : la sincérité, une identité forte et une parfaite cohérence entre le beat, le flow, les lyrics, la vision et le persona. Lorsque toutes ces forces convergent dans la même direction, le morceau cesse d’être une simple addition de qualités. Il forme un tout. Et ce tout, parfois, résiste au temps.

Génération sacrifiée : le crash test

Nous savons désormais ce que vaut Génération sacrifiée au regard des 5 Forces de Rap Brown. Mais une question demeure : Rohff remplit-il réellement la mission du rappeur telle que nous l’avons définie ?Pour le savoir, soumettons le morceau à un crash test fondé sur nos trois questions clés : décrit-il son environnement ? En décrypte-t-il les mécanismes ? Offre-t-il des perspectives ? Trois questions. Trois épreuves. Voyons si Génération sacrifiée passe le test.

I:Décrire son environnement : la caméra tourne
Sur ce premier point, Génération sacrifiée remplit pleinement sa fonction. Dès les premières mesures, Rohff adopte un ton affirmatif : si autant de jeunes se sacrifient, ce n’est pas pour rien. Et pendant les sept minutes qui suivent, il va s’employer à montrer ce qui nourrit cette colère. Il annonce d’ailleurs lui-même sa démarche : il veut expliquer pourquoi les choses sont ainsi, pourquoi les jeunes sont comme ils sont et ce qui les pousse à agir de cette manière. Dès lors, la caméra tourne. Famille, école, argent, drogue, prison, police, justice, petits frères, parents, débrouille, violence, désir de réussite : Rohff balaie son environnement et en restitue les différentes facettes.


Tour à tour témoin, acteur et grand frère, il décrit ce qui l’entoure avec une froideur presque clinique. Comme une caméra de surveillance plantée au milieu du quartier, il enregistre ce qui passe dans son champ : le beau comme le sale, les victimes comme les responsables, les causes comme les conséquences.
Rohff ne raconte donc pas seulement sa vie. Il documente un environnement et transforme ce qu’il voit en matière à rapper. Sur la première mission, le verdict est simple : le réel est décrit, et personne n’est épargné.

II:Décrypter les mécanismes : remonter la chaîne
Décrire le réel est une chose. Expliquer comment on en est arrivé là en est une autre. Et sur ce deuxième point, Rohff accomplit également la mission. Dans Génération sacrifiée, il ne se contente pas d’aligner les symptômes : il tente d’en remonter la chaîne de causalité.Son raisonnement est brut, subjectif, parfois radical. Ce n’est pas une étude sociologique et Rohff ne prétend pas en livrer une. Il part de ce qu’il connaît et établit ses propres connexions : familles nombreuses, revenus insuffisants, parents épuisés par le travail, charges qui s’accumulent, difficultés scolaires, sentiment d’abandon, puis la rue qui récupère une partie de ceux que le reste n’a pas su retenir. Une cause entraîne une conséquence, qui elle-même en produit une autre. Au centre de cette mécanique, Rohff identifie un nerf : l’argent. Il revient constamment dans son raisonnement. Il manque aux familles, conditionne le logement et le quotidien, nourrit la frustration et devient, par contraste, l’objet de toutes les convoitises. Rohff en saisit d’ailleurs toute l’ambivalence : l’argent peut pourrir les hommes, mais son absence peut aussi pourrir leur existence. Dès lors, la course à l’argent n’apparaît plus seulement comme une quête de richesse : dans le récit qu’il construit, elle devient l’un des moteurs de la débrouille, de l’économie parallèle et de certains passages à l’acte.


On peut discuter son diagnostic, sa manière d’attribuer les responsabilités ou les raccourcis de son raisonnement. Mais ce qui nous intéresse ici est ailleurs : Rohff cherche le mécanisme derrière le comportement. Il ne dit pas seulement voilà ce qui se passe ; il demande pourquoi cela se passe ainsi et propose sa réponse.
Deuxième fonction accomplie : après avoir filmé le décor, Rohff démonte la machine.

III:Offrir des perspectives : laisser une porte ouverte
Génération sacrifiée
est un morceau-fleuve, brut, sombre et sans concession. Pendant plus de sept minutes, Rohff expose les difficultés, cherche leurs causes et décrit une mécanique qui semble parfois ne laisser aucune échappatoire. Et pourtant, il refuse de terminer sur le désespoir.Dans les dernières mesures, le ton change. Après le constat et la colère vient le temps de la résistance. Rohff adresse une pensée à ses « frères incarcérés », se présente comme un « soldat qui résiste » et conclut sur une idée d’une simplicité désarmante : malgré le cauchemar, ne pas perdre espoir et continuer à se débrouiller.


Pas de solution miracle. Pas de grande théorie. Pas de promesse de lendemains radieux. Rohff propose quelque chose de beaucoup plus élémentaire : espoir, résistance et solidarité. Tenir malgré les circonstances, ne pas se laisser abattre et continuer à chercher une issue.Et c’est peut-être précisément pour cela que la conclusion fonctionne. Après avoir décrit la prison et démonté ses mécanismes, Rohff ne prétend pas posséder la clé de toutes les cellules. Il rappelle simplement qu’il faut continuer à chercher la sortie.Troisième fonction accomplie : décrire, décrypter, puis offrir une perspective. La boucle est bouclée.

Décrire, décrypter, ouvrir des perspectives

Décrire. Décrypter. Offrir des perspectives. Telle est, au fond, la mission du rappeur que notre analyse a permis de mettre en lumière. Et Génération sacrifiée en offre une démonstration d’autant plus saisissante que Rohff n’a que 21 ans lorsque le morceau est publié. À cet âge, il ne se contente déjà plus de savoir rapper : il observe son environnement, cherche à en comprendre les mécanismes et transforme ce qu’il en tire en une parole destinée aux autres.

Soyons clairs : cela ne signifie pas qu’un rappeur doive systématiquement cocher ces trois cases dans chacun de ses morceaux. Le rap peut faire rire, raconter, provoquer, divertir, faire danser, impressionner techniquement ou simplement produire des sensations. L’ego-trip lui-même appartient pleinement à son histoire. Et l’on peut évidemment produire un morceau mémorable sans chercher, à chaque mesure, à décrypter la société ou à montrer une voie.


Ces trois fonctions ne constituent donc pas un cahier des charges obligatoire. Elles dessinent plutôt une certaine conception du rap, celle à laquelle nous sommes particulièrement sensibles : une parole qui part du réel, tente de le comprendre et utilise la force du verbe pour transmettre quelque chose à ceux qui l’écoutent.
Ces règles ne sont écrites nulle part. Aucun code ne les impose, aucun diplôme ne les sanctionne. Pourtant, sans nécessairement se concerter, des artistes comme Médine, Kery James, Casey ou Keny Arkana ont, chacun à leur manière, emprunté cette voie : faire du rap une parole brute, exigeante et sans concession, capable de témoigner, d’interroger le réel et d’ouvrir des perspectives.


C’est cette tendance que nous apprécions particulièrement et que nous souhaitons mettre en lumière dans ces pages : un rap qui n’avilit pas son public, mais cherche au contraire à l’élever. Un rap où la technique se met au service de la parole, et où la parole, à son tour, se met au service de quelque chose qui la dépasse. Car savoir rapper n’est que le commencement. Ce qui nous intéresse, c’est ce que le rappeur choisit de faire de sa parole une fois le micro entre ses mains.